:
Je vous remercie d'avoir accepté que ma fille et moi comparaissions devant ce comité.
J'estime qu'il est important, pour les politiciens, de regarder en face les gens qui sont visés par les lois adoptées dans ce pays. C'est pour cela que ma famille a payé le voyage de ma fille. Nous venons d'apprendre qu'il se pouvait que nous obtenions une forme de remboursement, et c'est merveilleux.
À la différence d'autres personnes qui ont comparu devant vous, je ne suis pas le chef ni le représentant d'un groupe ou d'un organisme qui a obtenu l'assistance du Programme de contestation judiciaire ou qui est aidé par ce dernier. Je suis simplement ici comme père d'un enfant, mais pas n'importe quel enfant; comme vous pouvez le voir, je suis le père de Mary Rollason-MacAulay, une enfant de neuf ans qui est née avec des déficiences multiples et qui a des problèmes de santé importants, une enfant qui est seulement en vie grâce aux médecins et à son grand désir de vivre; une enfant qui a bénéficié d'une assistance du Programme de contestation judiciaire du Canada.
C'est pour cette raison que Mary et moi avons fait le voyage de Winnipeg à Ottawa au nom de notre famille et de toutes les familles ayant un enfant handicapé, afin de vous demander votre appui pour continuer à financer le Programme de contestation judiciaire et à assurer son maintien.
Quand on a refusé de me verser la plus grande partie de mes prestations de congé parental en 1998, j'ai été contraint de retourner au travail après seulement quatre semaines de prestations. Le Programme de contestation judiciaire a permis à notre famille de recourir aux services d'un avocat pour contester la validité de la loi fédérale en vertu de l'article 15 de la Charte canadienne des droits et libertés pour des motifs de discrimination fondée sur l'âge, une déficience et la situation de famille. À l'époque, les changements législatifs apportés à la Loi sur l'assurance-chômage ont fait en sorte que je n'ai plus eu droit à la plus grande partie de mon congé parental à un moment où j'en avais le plus besoin, soit quand Mary a quitté l'hôpital pour rentrer à la maison.
Au lieu de recevoir mes 15 semaines de prestations, alors que mon enfant gravement handicapée recevait son congé de l'hôpital à l'âge de 10 mois et demi, la nouvelle Loi sur l'assurance-emploi exigeait alors que je prenne mon congé dans l'année de sa naissance, ce qui fait que je perdais 11 semaines de prestations. Sur le conseil de professionnels de la santé, j'avais attendu que Mary soit autorisée à quitter l'hôpital pour prendre mon congé, puisque c'est à ce moment-là qu'on a jugé que Mary aurait le plus besoin de moi.
Notre contestation constitutionnelle contre le programme d'assurance-emploi a été accueillie, mais sans l'aide financière du Programme de contestation judiciaire, notre contestation constitutionnelle de la loi n'aurait sans doute pas été fructueuse. Notre contestation a non seulement été accueillie pour les trois motifs de discrimination mais, tout aussi important, en raison de la présentation de notre contestation, le gouvernement fédéral de l'époque a modifié la loi avant l'audition.
En septembre dernier, en faisant connaître son plan visant à réduire le budget fédéral d'un milliard de dollars, où la réduction du Programme de contestation judiciaire représentait une économie de 5,6 millions de dollars, le président du Conseil du Trésor John Baird a été cité dans les médias comme ayant affirmé que le programme ne correspondait pas aux priorités des Canadiens et n'optimisait pas les ressources. En outre, en visant expressément le Programme de contestation judiciaire, M. Baird a mentionné que le gouvernement fédéral n'était plus intéressé à financer l'opposition à une loi qu'il estime appropriée.
Je vous demande tous de regarder Mary et de penser également à toutes les autres personnes handicapées à l'échelle du pays, enfants ou adultes, et je vous demande de vous poser la question quant à savoir si ses droits constitutionnels ne correspondent pas aux priorités des Canadiens, si la lutte contre la discrimination en regard de Mary et des autres personnes handicapées ne permet pas d'optimiser les ressources, et surtout, si l'un de vous croit vraiment qu'aucune loi ne sera jamais adoptée à l'avenir qui ne sera pas discriminatoire envers Mary et d'autres personnes handicapées au Canada.
Avec la situation de notre famille, cela importait peu que notre situation et nos arguments aient en fait persuadé le gouvernement fédéral de modifier la loi pour tenir compte de gens comme nous avant que nous comparaissions en cour. Même après avoir modifié la loi, comme celle-ci n'était pas rétroactive, le gouvernement a continué à s'opposer jusqu'à la toute fin à notre contestation. Ceci explique pourquoi les Canadiens ont besoin du Programme de contestation judiciaire.
Est-ce que je crois vraiment que le gouvernement fédéral a sciemment voulu exercer une discrimination contre les nouveau-nés handicapés? Non. Mais est-ce que je pense qu'il est extrêmement difficile, pour les politiciens et les bureaucrates, de connaître toutes les répercussions qui peuvent découler de leurs décisions de modifier ou de créer des lois? Oui. Comme l'a mentionné dans sa décision le juge-arbitre qui a instruit notre affaire, et je cite :
Par négligence ou autre, [la commission] s'est écartée de ses objectifs législatifs. Dans les circonstances, ceci n'est pas surprenant. Légiférer dans le domaine de la législation sociale est à la fois difficile et compliqué Les contestations judiciaires se multiplient; les groupes d'intérêts et les changements sociaux exercent des pressions et des contraintes non seulement sur le gouvernement, mais aussi sur les hauts fonctionnaires qui cherchent à se tenir au fait de tous les changements.
Il n'est pas mauvais en soi que les politiciens et les bureaucrates admettent leurs erreurs et leurs transgressions en matière de droits constitutionnels. Malheureusement, dans notre cas, le gouvernement n'a jamais avoué que ce qu'il avait fait était mal, nous obligeant à poursuivre la contestation. Mais ce qui est mauvais, c'est de ne pas permettre à chaque Canadien dont les droits ont été transgressés d'être en mesure de faire et de préparer une contestation constitutionnelle raisonnable et valable devant un tribunal. C'est particulièrement vrai lorsque beaucoup d'entre nous sont des personnes qui font encore l'objet de discrimination. Nous essayons de défendre nos droits constitutionnels tout en continuant de vivre notre quotidien.
Les besoins de Mary n'ont pas pris fin le jour où elle a reçu son congé de l'hôpital alors qu'elle n'avait que dix mois et demi. Ils n'ont pas pris fin quand elle a eu deux ans et ils n'ont certainement pas pris fin aujourd'hui.
Si j'avais eu à poursuivre moi-même la contestation constitutionnelle, sans l'aide de l'avocat auquel j'ai pu recourir grâce à l'aide financière du Programme de contestation judiciaire, chaque minute, chaque journée, chaque semaine après le travail que j'aurais dû consacrer à cet effort auraient été prises au détriment de ma fille et de notre lutte pour la maintenir en vie littéralement. Le Programme de contestation judiciaire m'a mis sur un pied d'égalité avec le gouvernement fédéral. Que je sois accompagné ou non d'un avocat, le gouvernement fédéral avait une équipe d'avocats pour s'opposer à ma cause, y consacrant toutes les ressources de l'État. Quelle personne sans formation juridique pourrait possiblement avoir présenté une défense valable de la question?
Même avec un avocat, la bataille juridique, comme c'est souvent le cas, a pris beaucoup de temps. Mary était inscrite en première année dans une école primaire lorsque la décision a été rendue, établissant que le programme d'assurance-emploi du gouvernement fédéral avait exercé une discrimination contre ma fille et moi en raison de son incapacité. Mais la durée de la bataille juridique ne nous a pas ennuyés parce que notre seul objectif n'a jamais été de lutter seulement pour les droits de notre famille. Comme nous l'avons découvert lors des neuf années où nous avons été mêlés intimement aux questions touchant les personnes handicapées, lorsqu'une question touche une personne, beaucoup d'autres personnes sont aussi concernées.
Dans notre famille, Mary et moi n'étions pas les seuls à être touchés par la décision en matière d'assurance-emploi. Puisque je ne pouvais pas rester à la maison et que je devais travailler, cela voulait dire que mon épouse soutenait tout le poids de la décision d'assurance-emploi. À l'époque, Mary était reliée par un tube à un appareil d'alimentation 24 heures par jour, sept jours par semaine. Plusieurs fois par jour, elle risquait d'aspirer le contenu de son estomac dans ses poumons et d'en mourir. Mon épouse et moi avons reçu une formation sur la façon de donner la RCR et on nous a remis un appareil de succion portatif. Mary ne pouvait pas être laissée seule pendant une seule minute du jour ou de la nuit. Quelqu'un devait la surveiller 24 heures par jour. Notre réussite éventuelle, et notre remboursement éventuel visant à me fournir une compensation pour les prestations perdues, a été mise à profit plus tôt cette année quand Mary a dû subir une autre chirurgie à coeur ouvert à Toronto et que mon épouse et moi avons dû cesser de travailler pendant 11 semaines.
De notre point de vue, nous estimons que le Programme de contestation judiciaire est devenu un ballon politique assujetti aux orientations idéologiques du parti politique au pouvoir. Mais les droits des Canadiens peuvent être violés, peu importe le parti au pouvoir. C'était un gouvernement libéral qui a modifié la Loi sur l'assurance-chômage et qui a fait que ma famille a fait l'objet de discrimination. Il aurait pu tout aussi bien s'agir d'un gouvernement conservateur, d'un gouvernement néo-démocrate, voire d'une motion adoptée par un député du Bloc québécois. À proprement parler, la discrimination peut venir de tout l'éventail politique.
Dans notre cas, nous revendiquions 11 semaines de congé parental. En termes de prestations, j'ai perdu environ 6 000 $. Sur une base individuelle, il serait insensé de payer plus de 70 000 $ à un avocat pour lutter contre cette discrimination, à moins d'être riche ou cinglé. Je peux vous assurer que nous ne sommes ni l'un ni l'autre. Mais, comme pour de nombreuses questions touchant les personnes handicapées, nous savions qu'il y avait d'autres personnes dans la même situation que Mary, des enfants nés avec des problèmes médicaux potentiellement mortels tellement graves que leurs parents devraient avoir le droit de choisir que leurs prestations leur soient versées pendant que l'enfant est encore à l'hôpital ou à la maison. C'est cela la merveille du Programme de contestation judiciaire : il accepte seulement de donner suite aux contestations constitutionnelles qui peuvent toucher de nombreuses personnes à travers le pays. Comme le juge-arbitre ayant statué sur notre cas, qui ignorait que nous recevions une aide financière du Programme de contestation judiciaire, a mentionné :
[Rollason] a attiré l'attention du Parlement sur une lacune. Bien que celle-ci ait été remédiée depuis, il ne devrait pas avoir à en assumer les coûts pour pouvoir obtenir les prestations auxquelles il avait droit.
À moins que ce programme soit rétabli et maintenu, les contestations constitutionnelles pourront seulement être présentées par les plus fortunés. Une telle situation est injuste. La discrimination ne fait pas de distinction de classe ni de revenu. Je n'aurais jamais imaginé que mes droits puissent être transgressés un jour. Notre famille a simplement fait l'objet de discrimination parce qu'une enfant est née et qu'elle avait des incapacités. Il est triste de savoir que les futurs parents d'un enfant handicapé ou de toute personne handicapée pourraient ne pas bénéficier du Programme de contestation judiciaire, à moins que vous n'appuyez son rétablissement. Comme moi, d'autres Canadiens pourraient être à la merci d'une loi discriminatoire dès la naissance de leur enfant. Ne mettez pas fin au programme fédéral qui nous a aidés, ainsi que tous les Canadiens qui sont dans notre situation.
Ma fille Mary, ma famille et moi tenons à vous remercier de votre temps et de votre attention.
J'imagine que vous avez peut-être des copies de ce texte. Il y a également un mémoire de mon épouse, Gail MacAulay, qui doit faire partie de votre dossier. Je vous exhorte tous et toutes à le lire. C'est le point de vue d'une maman, et elle est très catégorique dans ce qu'elle dit du fardeau qu'elle a dû porter pendant mon absence.
Je vous remercie.
:
Bonjour, monsieur le président et membres du comité.
Je m'appelle Louise Aucoin et je suis la présidente de la Fédération des associations de juristes d'expression française de common law, ou la FAJEF.
Merci de m'avoir invitée à témoigner devant votre comité au sujet du Programme de contestation judiciaire du Canada.
La FAJEF regroupe sept associations de juristes d'expression française représentant près de 1 200 juristes. La FAJEF voit à la promotion et à la défense des droits linguistiques de la minorité francophone dans le secteur de la justice au Canada. La FAJEF est aussi membre de la Fédération des communautés francophones et acadienne du Canada, la FCFA.
D'abord, la FAJEF tient à souligner qu'elle souscrit pleinement aux propos contenus dans le mémoire déposé par la FCFA la semaine dernière et, en particulier, à ceux qui traitent du rôle déterminant qu'a pu avoir le Programme de contestation judiciaire pour favoriser l'épanouissement des minorités francophones ainsi que la pleine reconnaissance et la promotion de l'usage du français dans la société canadienne. D'ailleurs, l'accès à la justice en français et le bilinguisme judiciaire ont beaucoup progressé à cause des contestations judiciaires qui ont bénéficié de l'appui du Programme de contestation judiciaire, comme dans les affaires Beaulac et Donnie Doucet. En supprimant le financement du Programme de contestation judiciaire, il risque d'y avoir, au mieux, une stagnation et, au pire, un recul en matière de droits linguistiques, ce qui augure très mal pour le respect de la partie VII de la Loi sur les langues officielles du Canada et, dans notre cas, pour l'amélioration de l'accès à la justice en français à l'extérieur du Québec.
La FAJEF est très préoccupée de l'impact que la suppression du financement aura sur la capacité des communautés francophones et acadienne à défendre leurs droits constitutionnels. D'ailleurs, nous entendons déjà parler de certains groupes ou particuliers francophones qui n'ont plus les moyens de défendre leurs droits linguistiques devant les tribunaux. Leur situation se résume à ceci: pas de financement, pas d'accès, pas de défense des droits linguistiques et encore moins de progrès dans leurs domaines. D'ailleurs, la FAJEF est déjà victime de cette situation, car nous ne pouvons pas, à cause de raisons financières, même penser à intervenir dans l'affaire Paulin, qui sera entendue par la Cour suprême du Canada probablement en 2007. Cette affaire a trait au rôle que joue la GRC au Nouveau-Brunswick et aboutira probablement à une discussion sur le rôle de la GRC partout au Canada.
L'abolition du Programme de contestation judiciaire appauvrit aussi le bénéfice de la citoyenneté canadienne, en particulier pour les minorités linguistiques du Canada. Pourquoi? Parce qu'un francophone qui choisit de vivre dans une province où il sera minoritaire pourrait être obligé de payer lui-même pour faire respecter ses droits constitutionnels en matière linguistique. D'ailleurs, cela peut déjà coûter jusqu'à plusieurs centaines de milliers de dollars. Un francophone minoritaire a donc des droits linguistiques, mais à condition qu'il soit prêt à payer pour les faire respecter, ce qui peut représenter des centaines de milliers de dollars, selon jusqu'où il pourra faire entendre sa cause.
En plus de favoriser le regroupement des francophones au Québec, cela n'encourage en rien l'idée que les droits linguistiques des francophones sont valorisés dans l'ensemble du Canada. Au contraire, en abolissant le financement du PCJ, le message transmis aux minorités francophones est le suivant: c'est votre langue, c'est votre problème, payez vous-mêmes si vous voulez la protection de vos droits linguistiques. Ce n'est pas un intérêt public qui mérite d'être appuyé par le gouvernement fédéral.
Si la suppression du financement du Programme de contestation judiciaire découle du fait que certains groupes ou individus ne reçoivent pas de financement, la FAJEF ne voit aucun problème à ce que le mandat du PCJ soit élargi, en autant que cela ne soit pas fait aux dépens des moins nantis, comme l'a si bien dit M. Rollason. Toutefois, ce n'est pas en supprimant l'accès à la justice aux moins nantis et aux minorités linguistiques qu'un tel débat aura lieu.
Si la suppression du financement du Programme de contestation judiciaire est fondée sur le principe que le gouvernement fédéral ne devrait pas contribuer à des contestations contre lui-même, il faudrait également réformer, entre autres, le système d'impôt. À titre d'exemple, les médias peuvent présentement réclamer des dépenses d'affaires et réduire ainsi leur impôt, dans le cas d'une contestation constitutionnelle contre le gouvernement fédéral. Or, si Ie gouvernement fédéral subventionne déjà indirectement la protection des droits constitutionnels de certaines entreprises par Ie biais du système d'impôt, pourquoi ne devrait-il pas aussi aider les citoyens canadiens, y compris les francophones minoritaires, à protéger les leurs?
La FAJEF ne croit pas que les bénéfices de la citoyenneté canadienne devraient être réservés aux biens nantis et aux anglophones et francophones majoritaires.
Je vous remercie. Il me fera plaisir de répondre à vos questions.
:
Je m'appelle Chantal Tie. Je vous remercie de m'avoir invitée aujourd'hui. Je représente le Comité du programme législatif du Fonds d'action et d'éducation juridiques pour les femmes. Notre mouvement a longtemps bénéficié, de façon importante, des financements offerts par le Programme de contestation judiciaire.
Pendant sept ans, j'ai siégé au comité national des questions juridiques de notre organisme, celui qui détermine les litiges, demande des financements et arrête la stratégie à adopter. Ensuite, le Fonds a posé ma candidature au conseil d'administration du Programme de contestation judiciaire. J'ai donc pris congé du comité national des questions juridiques et, pendant sept ans, j'ai siégé au conseil d'administration du Programme de contestation judiciaire, dont quatre ans à titre de présidente. Je suis la plus récente présidente sortante du conseil d'administration, et ce n'est que tout récemment que j'ai réintégré mes fonctions au comité national des questions juridiques du Fonds.
Il y a environ deux semaines, je suis venue témoigner devant le Comité permanent de la justice et des droits de la personne de la Chambre des communes, immédiatement après la présentation effectuée par la Fédération canadienne des contribuables au sujet du Programme de contestation judiciaire, et j'ai été abasourdie d'apprendre que, d'après le groupe en question, l'élimination du Programme de contestation judiciaire pourrait avoir pour effet de promouvoir l'égalité en égalisant les règles du jeu. Je voudrais axer mes propos sur ce dernier argument qui, je dois l'avouer, me confond.
Cet argument me confond pour plusieurs raisons. D'abord, en somme, c'est de l'égalité, mais de l'égalité vindicative comme l'a dit jadis la Cour suprême du Canada. Cet argument part également de l'hypothèse que l'égalité revient à traiter tout le monde de la même façon. Pour être bien franche avec vous, il s'agit-là d'une notion dépassée depuis longtemps, d'une idée reçue des années 60. C'est un raisonnement qui nous ramène 40 ans en arrière, et qui ignore totalement l'évolution des lois sur les droits humains et l'égalité depuis 40 ans. C'est une vision de l'égalité selon laquelle, lorsqu'on traite tout le monde de la même façon, il n'est pas nécessaire d'en faire davantage. Traiter tout le monde de la même façon, cela s'appelle « l'égalité officielle ». Malheureusement, tout le monde n'est pas dans la même situation. Il faut également tenir compte de l'impact des décisions sur les gens concernés.
Cette affirmation de la Fédération canadienne des contribuables qui semble avoir trouvé la faveur des représentants du gouvernement m'a amené à deux conclusions possibles. Soit que les députés qui ont appuyé la décision ou cette façon de faire n'ont manifestement aucune idée de ce qu'est l'égalité et ne connaissent rien de l'évolution de la jurisprudence dans ce domaine depuis 40 ans, soit qu'ils comprennent la différence et qu'ils ont délibérément voulu défendre le tout et son contraire afin de brouiller le dossier qui nous interpelle et, en définitive, qu'il s'opposent à cette vision.
Quelle est cette vision? Ce n'est pas une invention du Fonds ou du Programme de contestation judiciaire, même si nous devons reconnaître que nous avons peut-être été pour quelque chose dans la concrétisation de cette vision. C'est la vision que la Cour suprême du Canada a affirmé être mandatée pour votre Charte, qui est notre loi fondamentale. C'est une égalité de fonds. Si on applique cette vision à l'élimination du programme, Cela ne serait se justifier peu importe la définition que l'on donne à l'égalité
Que produit ce programme? Je pense que ce que M. Rollason vous a dit était parfaitement exact. Il a jugé qu'il était important de vous montrer le visage de quelqu'un qui a bénéficié du programme. Le Programme de contestation judiciaire vient montrer au tribunal le visage de ceux qu'on a privé de leurs droits, qu'on a marginalisé et qui font l'objet de discrimination, et leur fait entendre leur voix. Malheureusement, les juges font face au même handicap que celui qui risque d'affliger également les parlementaires, en ce sens qu'ils n'ont pas vécus personnellement les inconvénients qui doivent être soumis au tribunaux lorsque ceux-ci sont appelés à se prononcer sur les droits conférés par la Charte.
Il est absolument essentiel que ces voix puissent être entendues, et le Programme de contestation judiciaire offre un financement extrêmement modique aux groupes identifiés comme étant défavorisés par notre Charte, afin précisément que leurs voix puissent être entendues. Sans ces voix, nous auront tous et toutes une vision étriquée et appauvrie de l'égalité. Malheureusement, nous risquons de nous retrouver avec une vision de l'égalité qui remonte aux années 1960, une vision selon laquelle l'égalité consiste à traiter tout le monde de la même façon.
Il est également extrêmement important que la structure actuelle, ou à tout le moins qu'une structure très semblable à celle du Programme de contestation judiciaire, puisse être maintenue. Cette structure donne aux groupes défavorisés un mot à dire dans les priorités, l'orientation et la distribution des fonds, et cela cause par cause, pour la poursuite de litiges.
Les gens qui sont défavorisés doivent jouer un rôle important et actif à la fois dans le combat contre leur handicap. Éliminer le financement de ce programme ne fait rien pour cela. En éliminant le programme, on fait taire les voix, on fait en sorte que la Cour suprême soit la forteresse des riches et des privilégiés, et non pas un défenseur des droits des personnes défavorisées.
Ce n'est pas cela que dit la Charte. La Charte dit que nous devons avoir ces droits. Si nous ne pouvons pas avoir recours aux tribunaux, ces droits nous ne les avons pas.
Je vous remercie.
:
Merci, monsieur le président.
Je voulais dire d'emblée que j'appuie ce programme.
Il me semble que si le programme a été créé en 1983 ou 1982, c'était pour donner aux minorités des langues officielles au Canada le pouvoir de s'assurer du respect de leurs droits, tels qu'énoncés clairement dans la Charte.
En tant que libéral, je crois... En fait, d'un point de vue idéologique, je dirais qu'aucune institution n'est parfaite. Par définition, je n'accepterai jamais l'idée qu'une institution est parfaite, qu'elle ne peut pas être réformée ni améliorée et s'adapter aux nouvelles réalités, etc.
Je m'intéresse aux critiques faites de ce programme; certains disent, notamment, que les décisions en sont arbitraires, que les demandes de certaines personnes sont rejetées tandis que d'autres sont accueillies. Je n'ai pas d'opinion arrêtée là-dessus, mais croyez-vous madame Tie qu'il y a des façons d'améliorer le programme? Je n'appuie pas du tout son abolition; en fait, je veux qu'il soit amélioré. Croyez-vous qu'il y a des réformes qui s'imposent?
Par exemple, et ça déjà été soulevé par le passé, selon certains il s'agit d'une sorte de porte tournante. Je ne sais pas. C'est pour ça que nous avons invité certains responsables du programmes à venir témoigner. Je félicite M. Bélanger d'en avoir fait la demande. Il se peut qu'il y ait une sorte de porte tournante entre le conseil et certains groupes appuyés par le programme. Vous, personnellement, avez vu les deux côtés de la question. Peut-être que nous devrions créer un conseil composé d'anciens juges, comme cela existe dans le domaine de l'immigration, des juges qui sont des membres de l'Ordre du Canada qui apportent une certaine impartialité.
Reconnaissez-vous certaines des critiques faites à l'endroit de ce programme, que peut-être dans certains cas le programme souffre de parti pris ou que ses diffusions sont arbitraires? En d'autres mots, pouvez-vous voir au-delà de vos intérêts particuliers et envisager certaines réformes?
:
Monsieur le président, aujourd'hui nous comparaissons devant vous pour discuter d'une décision gouvernementale dont les conséquences sont tellement graves que nous ne pouvons imaginer que les décideurs ont réfléchi avant de la prendre.
La décision du gouvernement Harper d'abolir le Programme de contestation judiciaire a un impact direct sur la dualité linguistique canadienne, sur l'assimilation des francophones minoritaires et, assurément, elle aura un impact à plus ou moins long terme sur l'unité nationale.
Il serait irresponsable et saugrenu de penser que le gouvernement du Canada peut ainsi s'en prendre aux minorités linguistiques sans qu'il remette aussi en cause le fondement même de ce pays. Les médias nous disent que cette brillante idée provient du chef de Cabinet du premier ministre Harper. Si tel est le cas, nous avons devant nous un gouvernement d'idéologues, pour ne pas dire de démagogues. C'est une situation extrêmement préoccupante pour les Canadiens et les Canadiennes.
L'idéologie bornée et la démagogie éhontée n'ont jamais contribué à bâtir le Canada d'aujourd'hui, et ce sont des recettes qui garantissent son éventuelle dissolution. On nous dit que cette démagogie provient d'un certain texte qu'aurait publié le distingué chef de Cabinet du premier ministre en question, dans lequel il soutient qu'il est ridicule pour le gouvernement de payer la note des Canadiens qui veulent le poursuivre. Une logique semblable est une telle déformation de la réalité qu'elle en est effarante.
Premièrement, lorsqu'une minorité poursuit le gouvernement, c'est qu'elle est convaincue que celui-ci a brisé la loi, en règle générale, la Constitution du Canada ou la Charte canadienne des droits et libertés. L'effet direct de ce que fait le gouvernement Harper est de se donner le pouvoir de briser la Constitution sans que personne ne puisse le contester, faute de moyens financiers très exigeants.
[Traduction]
Deuxièmement, lorsqu'une minorité décide de demander l'aide des tribunaux, c'est toujours une solution de dernier recours, c'est-à-dire qu'elle a essayé de faire comprendre sa cause au gouvernement par tous les autres moyens légitimes.
Troisièmement, si par hasard une minorité parvient à amasser suffisamment de fonds pour oser demander l'aide de la justice, le gouvernement, lui, se défend avec notre argent. Combien de millions est-ce que la cause de Montfort a coûté aux contribuables ontariens pour payer les frais juridiques du gouvernement Harris? Tout cela pour perdre lamentablement deux fois.
La communauté franco-ontarienne et l'Hôpital Montfort n'ont pas gaspillé l'argent des contribuables en frais juridiques. Elle a fait valoir la loi la plus fondamentale du pays. Mais le gouvernement Harris a fait précisément cela. Et tout gouvernement fera la même chose demain sans que personne ne puisse l'en empêcher.
[Français]
Ce que le gouvernement Harper nous demande d'accepter, cependant, dépasse en fourberie ce que tout autre gouvernement a pu faire dans le passé. Ils disent aux Canadiens et aux Canadiennes qu'ils ont le monopole sur tout le pouvoir, sur toute la vérité et sur tous les droits. Que les gens ordinaires se débrouillent.
Ce n'est pas seulement un budget que l'on coupe. La décision du gouvernement Harper prive les plus vulnérables de notre société de l'accès à la justice. Ceux qui sont déjà laissés pour compte sont rabattus encore plus bas dans l'échelle sociale. Ce n'est tout simplement pas la façon canadienne d'agir. Ce n'est pas une honte, c'est un scandale. C'est contre tout ce que croient les Canadiens et les Canadiennes, à commencer par l'accès à la justice pour tous.
Je ne peux passer sous silence le rôle du président du Conseil du Trésor, M. John Baird, dans cette affaire. Si quelqu'un devrait savoir l'impact, voire l'inégalité de priver la minorité francophone d'un outil essentiel à la défense de ses droits, c'est bien lui. Il n'était rien de moins que ministre des Affaires francophones dans le gouvernement de Mike Harris, au coeur de la crise de Montfort. Or, ce n'est qu'à la toute fin de cette crise de cinq ans que M. Baird s'est finalement rangé du côté de la minorité franco-ontarienne.
Permettez-nous de douter maintenant de sa sincérité. D'ailleurs, je vais vous relater un échange qui a eu lieu à l'époque entre M. Baird et moi-même. Je n'en ai jamais parlé publiquement auparavant et je regrette d'avoir à le faire aujourd'hui, mais il ne me laisse pas le choix.
La journée avant que le gouvernement Harris n'annonce qu'il n'interjetterait pas appel de la cause Montfort devant la Cour suprême du Canada, M. Baird m'a téléphoné à la maison. Lors de cette brève conversation, il m'a demandé de tourner la page. Il l'a répété plusieurs fois : « Gisèle, il faut tourner la page ». Le geste qu'il a posé aujourd'hui, à titre de président du Conseil du Trésor, indique qu'il a tourné la page, mais il n'a certainement plus le même livre que moi. Car la seule conclusion à tirer de son action est que si John Baird ne peut rabattre les francophones minoritaires, il trouvera une autre façon de le faire. Il y a plusieurs façons de tuer un peuple.
Il serait assez étonnant d'apprendre qu'on ait imposé cette décision à M. Baird, si on en juge par l'acharnement avec lequel il l'a défendue à la Chambre des communes. Le plus déplorable, c'est qu'il fait encore une fois partie d'un gouvernement qui s'en prend aux personnes les plus vulnérables de la société pour marquer des points devant l'électorat.
J'ose dire que ce gouvernement est très mal vu de l'électorat canadien. C'est particulièrement vrai pour les électeurs du Québec. Nous soupçonnons fortement que le gouvernement Harper a fait un froid calcul politique en prenant sa décision. Il a pensé que les électeurs québécois ne se porteraient pas à la défense d'un programme qui permet à sa minorité anglophone de contester les décisions de leur gouvernement.
Mais les Québécois ont vu clair. Ils ont compris que la véritable cible du gouvernement Harper était leurs frères et soeurs francophones minoritaires. Comme ils se sont levés massivement pour défendre Mortfort, ils n'oublieront pas cette nouvelle injustice lorsque le temps viendra de régler les comptes.
Chose certaine, nous, de l'Ontario français, ne les laisserons pas l'oublier. Nous allons travailler sans relâche dans chaque circonscription, y inclus au Québec, où le vote francophone peut faire une différence, pour que les électeurs rejettent un gouvernement dont l'inconscience n'est qu'une intolérance déguisée, une intolérance envers tous ceux et celles qui sont les plus faibles. M. Harper gouverne d'après une seule loi, soit la loi du plus fort, celle qui n'exige aucun courage.
Monsieur le président, chers membres du comité, nous sommes venus partager avec vous toute l'indignation que ressentent les francophones minoritaires face à cette décision du gouvernement. Nous avons la ferme intention de combattre cette décision par tous les moyens légitimes possibles. Nous vous demandons de continuer de le faire avec nous, comme vous l'avez fait si éloquemment à la Chambre des communes. Nous vous demandons de conscientiser vos électeurs aux véritables conséquences de la décision du gouvernement Harper et de le faire jusqu'au moment du prochain vote.
J'aimerais adresser quelques mots aux membres du parti au pouvoir. La majorité d'entre vous, sinon tous, n'avez probablement pas été consultés sur cette mesure budgétaire, et nous vous remercions de nous écouter aujourd'hui.
Nous tenons à vous rappeler que vous n'êtes pas dénués de pouvoir. Vous avez un poids certain au sein de votre caucus, et lorsque votre gouvernement fait fausse route, vous avez le devoir, derrière ces portes closes, de le rappeler à l'ordre et de le ramener sur la bonne voie.
Nous espérons que vous comprendrez l'étendue réelle des torts causés à la minorité francophone et des torts causés à votre propre parti, et que vous agirez dans l'intérêt de la dualité linguistique, dans l'intérêt de tous les Canadiens et Canadiennes et dans le respect de la Constitution du Canada.
Merci. Thank you, Mr. Chairman.
:
Monsieur le président, je vais présenter mon exposé en anglais, car je tiens à ce que tout le monde comprenne directement le message, sans l'aide de l'interprétation.
La réalité actuelle, c'est que lorsqu'on est membre d'une minorité, il faut recourir aux tribunaux, parce que les protecteurs des minorités ne sont pas la majorité. Ce n'est pas parce que cette majorité est formée de gens de mauvaise foi; c'est parce que ces gens ne comprennent pas les besoins de la minorité. Depuis 200 ans, les minorités ont recours aux tribunaux pour faire protéger leurs intérêts. L'une des premières responsabilités de la justice, c'est de protéger les minorités. Pour accéder aux tribunaux, en particulier en matière de droit constitutionnel, il faut avoir un avocat.
Ce qui fait la particularité des droits linguistiques, c'est que ceux qui vont devant la justice pour les défendre ont généralement un intérêt personnel très limité dans la cause. Il s'agit d'un droit communautaire. Lorsqu'ils font valoir ce droit, ils n'obtiennent pas d'argent en retour. Tout ce qu'ils obtiennent, c'est le respect d'un droit; c'est pour cela que lorsqu'ils veulent faire valoir leurs droits, la seule façon de procéder est de saisir la justice et pour cela, ils ont besoin d'une aide financière.
La réalité, c'est qu'en matière de droit linguistique, ceux qui ne prennent pas la peine d'exiger le respect de leurs droits pénalisent tout le monde au Canada. Il est important de bien comprendre ce qu'est une minorité et de voir comment elle se comporte. Les minorités vont devant les tribunaux pour faire protéger leurs droits linguistiques, parce que lorsqu'on est membre d'une minorité linguistique, en particulier de la minorité francophone hors Québec, chaque qu'on se lève le matin, il faut décider de continuer à faire l'effort de vivre en français ce jour-là car lorsqu'on cesse de faire cet effort, on se laisse assimiler. L'assimilation des francophones, c'est le fait de francophones qui cessent de faire les efforts nécessaires pour continuer à vivre en français. L'une des caractéristiques essentielles du Canada, c'est que toutes ses minorités linguistiques peuvent continuer à vivre dans l'une des deux langues officielles.
Lorsque des membres de la minorité linguistique — qu'ils soient dans l'Île-du-Prince-Édouard, à Vancouver, à Kapuskasing, à Sudbury, à North Bay ou à Windsor — se présentent devant les tribunaux, ils disent qu'il y a une décision gouvernementale ou une loi qui leur demande de ne plus faire l'effort de continuer à vivre en français. C'est pour cela qu'ils se présentent devant un tribunal. Lorsque cette loi ou cette décision est maintenue, des membres de la minorité francophone cessent quotidiennement de vivre en français. Le résultat, c'est que les minorités linguistiques au Canada sont de plus en plus faibles.
La Cour suprême du Canada a affirmé que les minorités linguistiques sont une caractéristique essentielle du Canada et que leur survie est essentielle à la survie du Canada en tant que pays. En supprimant le Programme de contestation judiciaire, on interdit aux gens très ordinaires d'accéder à la justice pour faire respecter leurs droits. La suppression du Programme de contestation judiciaire va avoir pour conséquence directe de faire augmenter le taux d'assimilation des francophones hors Québec. On cause un tort irréparable à la collectivité. On cause un tort irréparable au pays. C'est pour cela que le Programme de contestation judiciaire est essentiel au Canada, c'est pour cela qu'il faut le rétablir.
Merci.
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Bonjour, monsieur le président. Bonjour, mesdames et messieurs.
Je m'appelle Gisèle St-Amand et je suis directrice générale à la Commission scolaire de langue française de l'Île-du-Prince-Édouard. J'en suis à ma 43e année en éducation, dont 20 comme directrice générale ou cadre supérieure.
Je vous informe de mon rôle parce que je tiens à ce que vous sachiez que je ne suis pas ici à titre d'avocate ou de journaliste ni à titre de partisane politique, mais d'abord à titre de francophone qui vit présentement en milieu minoritaire et qui a vécu 20 ans au Québec. Mes deux enfants sont des ayants droit anglophones au Québec et des ayants droit francophones dans le reste du Canada.
Je suis donc ici pour un plaidoyer en faveur du retour du Programme de contestation judiciaire parce que tout n'est pas fini, tous les fruits de l'article 23 de la Charte n'ont pas été livrés, et je ne suis pas la première à vous le dire.
Je vous remercie énormément du temps que vous m'accordez. J'ai envoyé au départ un mémoire, que je ne vais certainement pas lire ni dire. J'ai l'impression que vous l'avez reçu, parce qu'on m'avait dit qu'on le traduirait en anglais.
Je suis ici aujourd'hui parce que, comme éducatrice, j'ai toujours eu la même mission, celle de bâtir un monde meilleur. C'est donc à ce titre que je suis ici aujourd'hui.
J'ai bénéficié de toutes les luttes épiques qui ont été menées pour pouvoir avoir le droit, le plaisir et la joie de parler en français et de donner le même plaisir, la même joie à mes enfants. Je travaille donc pour que tous les autres enfants des ayants droit francophones aient ce droit.
Trop d'efforts et trop de travail ont été accomplis pour qu'on se taise aujourd'hui, pour qu'on ne réponde pas par l'affirmative à une invitation qui nous est lancée de venir vous dire à quel point nous déplorons le geste que le gouvernement vient de poser en nous enlevant le moyen de nous présenter devant les tribunaux. Cela n'est pas donné à tout le monde: c'est donné à ceux qui ont des sous. C'est pour cela que le programme de financement permettait à tout le monde d'être traité comme tout le monde.
Je viens ici pour plaider en mon nom personnel, bien sûr, mais disons-le tout de suite, je viens ici vous parler des enfants de l'Île-du-Prince-Édouard, ceux-là mêmes qui sont aujourd'hui sur les bancs d'école.
Vous êtes assis sur une chaise très confortable. J'ai des élèves à l'Île-du-Prince-Édouard aujourd'hui qui n'ont pas le confort de la chaise que nous avons, qui ce matin n'avaient pas le confort d'un autobus scolaire et qui aujourd'hui n'ont pas le confort d'une école dans le sens que vous l'entendez.
Par exemple, j'ai une école — et nous avons déjà une demande en première instance pour que le gouvernement de l'Île-du-Prince-Édouard respecte nos droits constitutionnels — qui se trouve dans un édifice que l'on partage avec un bar.
Vous verrez, dans le mémoire que j'ai écrit, que les jeudis et vendredis soir, ceux qui fréquentent le bar le font à partir de 15 heures. Donc, le lendemain matin, lorsque j'arrive à l'école avec mes enfants, il y a des senteurs dans l'édifice qui n'appartiennent pas à des enfants d'école. Il y a des mégots de cigarette devant l'édifice qui n'appartiennent pas non plus à des enfants d'école.
Je plaide donc au nom de l'arrêt Arsenault-Cameron, par exemple, qui a décrété que la minorité à l'Île-du-Prince-Édouard devait avoir trois choses incontournables et non négociables : une qualité réelle en éducation, une qualité égale en éducation et une gestion pour et par les francophones.
Je viens de vous décrire une école où nous n'avons pas le droit d'embaucher un concierge. Je viens de vous décrire une école où nous n'avons pas le droit d'être là le soir sans réserver d'abord, et si personne d'autre ne se sert de l'édifice, alors nous pourrons en tirer parti. Nous n'avons ni droit de parole ni droit de décision, encore moins de veto, dans cette école.
Nous avions déjà une instance à défendre devant les tribunaux; nous voulions avoir les mêmes droits dans cette école que ceux dont se prévalent les écoles de la majorité à l'Île-du-Prince-Édouard.
Je prends quelques minutes de plus pour vous parler un brin du financement que nous avons, à l'Île-du-Prince-Édouard. La Commission scolaire de langue française de l'Île-du-Price-Édouard, qui m'emploie actuellement, s'étend de l'est à l'ouest.
Nous nous levons avec le soleil et nous nous couchons avec le même astre, le soir. Par conséquent, à la Commission scolaire de langue française de l'Île-du-Prince-Édouard, toutes les écoles sont éloignées les unes des autres. Je viens vous dire aujourd'hui que le financement que nous avons est un financement qui ne nous permet pas et qui ne nous permettra pas, même avec toute la gymnastique que nous pouvons employer, de donner une haute et grande qualité d'éducation, celle dont parlait l'arrêt Arsenault-Cameron.
Je voudrais, pour les élèves de l'Île-du-Prince-Édouard — et j'ai l'impression que le gouvernement de mon pays, celui duquel je suis très fière — veut la même chose: une éducation équivalente à celle de la majorité. Or, en éducation, à l'Île-du-Prince-Édouard, je vous informe tout de suite que trois de nos six écoles sont le fruit de luttes que nous avons livrées à l'aide du Programme de contestation judiciaire. Aussi sachez que sans cette aide, je crains que les droits de la Charte demeurent lettre morte pour certaines communautés francophones de l'Île-du-Prince-Édouard. Nous n'avons pas les moyens de nous présenter devant les tribunaux, parce que le financement que nous recevons est un financement public, c'est-à-dire qu'une commission scolaire est financée grâce à l'argent du gouvernement.
En terminant, nous avons des parents qui se préparaient à se présenter devant les tribunaux pour faire respecter leurs droits constitutionnels. Ces parents, qui habitent à Rustico, sur la côte nord de l'Île-du-Prince-Édouard, souhaiteraient énormément voir leurs droits constitutionnels respectés, de sorte qu'ils puissent offrir à leurs enfants ce que vous recevez pour les vôtres.
La Commission scolaire de langue française de l'Île-du-Prince-Édouard, bien qu'elle siège à la même table que les deux commissions scolaires de langue anglaise de l'Île-du-Prince-Édouard, reçoit un financement qui est à la couleur de la majorité, c'est-à-dire qu'aucune — je dis bien aucune — des réalités avec lesquelles nous devons composer à la Commission scolaire de langue française de l'Île-du-Prince-Édouard n'est prise en considération au regard du financement. Il y a donc énormément de services qui sont offerts aux élèves anglophones que nous ne pouvons pas donner aux nôtres. Alors, mettez-vous dans les souliers des parents de ces enfants : si vous avez le choix, à quelle école allez-vous envoyer vos enfants?
Je crains, comme l'ont dit les collègues qui m'ont précédée, que nous ne puissions assurer la qualité dont parle l'arrêt Arsenault-Cameron, soit l'équivalence dont parlait le juge McQuaid de la Cour suprême de l'Île-du-Prince-Édouard lorsqu'il disait qu'un système d'éducation qui offre une éducation inférieure à la minorité n'est pas à la hauteur de l'article 23. C'est un juge de la Cour suprême de l'Île-du-Prince-Édouard qui l'a dit. Je n'ai aucune idée de sa couleur politique. Je vous prie de croire que je viens ici comme éducatrice, purement et simplement pour défendre l'avenir des enfants francophones de l'Île-du-Prince-Édouard.
On dit souvent — et cela me fait toujours plaisir de l'entendre — que le Canada est la conscience du monde. Chaque fois que j'entends cela, je suis fière. Tout de suite, je suis portée à dire que nous avons un problème de conscience et que nous devons faire un examen de conscience, au Canada. C'est un plaidoyer devant les députés du gouvernement présent. Qu'on poursuive le programme tel qu'il était, je le veux bien. Qu'on l'instaure sous une autre forme, je le veux bien. Toutefois, je vous en prie au nom des enfants et des francophones de l'Île-du-Prince-Édouard, donnez-nous la chance de nous présenter devant les tribunaux chaque fois — et cela arrive souvent — que nos droits constitutionnels ne sont pas respectés.
Le pays, le Canada de demain, ressemblera aux enfants qu'on va lui livrer. Livrons-lui les meilleurs enfants. Livrons-lui des enfants qui ont eu droit à un Canada fort, fier et imprégné des valeurs sur la base desquelles j'ai éduqué mes enfants, c'est-à-dire un Canada ouvert et respectueux de tous les groupes, quels qu'ils soient et tels qu'ils sont.
Je vous remercie, monsieur le président.
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Merci et bon après-midi.
Je m'appelle Marcus Tabachnick et je suis président de l'Association des commissions scolaires anglophones du Québec. Je suis en compagnie de notre directeur exécutif, M. David Birnbaum.
Monsieur le président, membres du Comité permanent du patrimoine canadien, l'Association des commissions scolaires anglophones du Québec vous remercie de lui avoir donné l'occasion de présenter son point de vue à l'appui du rétablissement du Programme de contestation judiciaire du Canada.
L'Association des commissions scolaires anglophones du Québec est la voix publique des neuf commissions scolaires anglophones du Québec, desservant quelque 115 000 élèves, à travers la province. Le réseau des écoles publiques anglophones du Québec dépeint un portrait de la communauté minoritaire anglophone dans toute sa diversité. Il y a des écoles à classe unique sur l'Île d'Entrée dans les Îles-de-la-Madeleine et à Vaudreuil, à 45 minutes de Montréal, de grandes écoles secondaires urbaines, des centres régionaux d'éducation des adultes et toute autre variation. À tous les jours, la majorité de nos élèves doivent voyager une heure et demie pour se rendre à l'école. Nous devons faire face à des défis importants mais je crois vous dire que nous faisons preuve de détermination et d'ingéniosité dans la recherche de solutions. Nos écoles ont été les premières à mettre en oeuvre les programmes d'immersion en français et n'arrêtent pas de les peaufiner. Aujourd'hui, nous sommes très fiers d'avoir produit des diplômés qui bâtissent leur avenir dans les deux langues officielles du Canada.
[Français]
Nos écoles, comme celles des communautés francophones ailleurs au Canada, sont l'élément unificateur de nos communautés linguistiques minoritaires. Parmi les 340 écoles du réseau scolaire anglophone, plus de la moitié desservent 200 élèves et moins. L’avenir de ces écoles et celui des communautés linguistiques minoritaires desservies sont étroitement liés. Par conséquent, le réseau scolaire anglophone et notre association qui le représente sont particulièrement touchés par l'affaire dont le comité est saisi aujourd’hui, et ce, parce qu’il y a aussi un lien qui nous unit à l’avenir du Programme de contestation judiciaire.
[Traduction]
L'ACSAQ représente un palier de gouvernement élu universellement, le seul palier de gouvernement qui répond directement et exclusivement aux membres de la communauté minoritaire anglophone du Canada. Ce palier de gouvernement, les commissions scolaires élues, exerce le droit du contrôle et de la gestion à l'égard des écoles desservant les communautés linguistiques minoritaires du Québec. Les commissions scolaires exercent ce droit en vertu des décisions rendues dans les causes types financées par le Programme de contestation judiciaire du Canada. Le droit des élèves de fréquenter les écoles de la minorité linguistique est aussi une question pour laquelle le programme de contestation judiciaire a été créé pour y trouver une réponse.
Au Québec, l'accès est limité par la Charte de la langue française mais, néanmoins protégé dans ces limites en vertu de l'article 23 de la Charte canadienne des droits et libertés. Si des individus désirent vérifier toute la portée de ces protections constitutionnelles, et ce, face aux très grandes ressources du gouvernement, ils ont le droit de le faire. Le Programme de contestation judiciaire est une façon concrète et raisonnable d'assurer ce droit. L'article 24(1) de la Charte précise :
Toute personne, victime de violation ou de négation des droits ou libertés qui lui sont garantis par la présente Charte, peut s'adresser à un tribunal compétent pour obtenir la répartition que le tribunal estime convenable et juste eu égard aux circonstances.
Pour bon nombre de personnes et de communautés au Canada, ce recours ne peut se concrétiser que si un apport financier est disponible. Pour bon nombre de personnes et de communautés, le recours ne sera disponible que si le programme de contestation judiciaire est rétabli.
[Français]
Le paragraphe 24(1) de la Charte précise :
24(1) Toute personne, victime de violation ou de négation des droits ou libertés qui lui sont garantis par la présente charte, peut s'adresser à un tribunal compétent pour obtenir la réparation que le tribunal estime convenable et juste eu égard aux circonstances.
[Traduction]
Les droits évoluent, les circonstances entourant les minorités changent. La Charte canadienne des droits et libertés doit être réévaluée en fonction de ces circonstances afin de valider si la portée complète se veut claire et valable pour toute la population du Canada.
Dans le jugement Mahe sur le niveau de contrôle et de gestion à l'égard des écoles de communautés linguistiques minoritaires au Canada, la Cour suprême a dit que le recours constant aux tribunaux serait probablement nécessaire si l'application de la Charte devait être pleinement efficace et équitable. Le jugement précise :
... il serait irréaliste et vain d'imposer une forme précise de système d'éducation à une multitude de situations différentes qui existent dans tout le Canada.
Le même jugement précise aussi que : « L'article 23 est un nouveau genre de garantie juridique au Canada et exige donc de nouvelles réponses de la part des tribunaux. »
L'avenir du Programme de contestation judiciaire a été présenté faussement dans certains milieux comme s'il s'agissait d'une question d'intérêts spéciaux, comme une atteinte à la suprématie du Parlement, comme une mine d'or pour les avocats des grandes villes. Ces suggestions superficielles et insincères ont été résumées par un haut fonctionnaire du cabinet actuel en justifiant l'abolition du programme, qui aurait déclaré : « Je ne vois pas pourquoi le gouvernement subventionnerait des avocats pour contester les propres lois du gouvernement devant les tribunaux. »
Il est souvent dit qu'une société démocratique est jugée à juste titre par la façon qu'elle traite les minorités. Ce ne sont pas des questions partisanes visant à mettre en question le gouvernement en place; ce sont des questions qui touchent nos valeurs fondamentales et comment nous définissons les libertés et droits fondamentaux qui nous unissent. Le but du Programme de contestation judiciaire n'est pas de subventionner des avocats mais plutôt d'assurer l'égalité devant la loi et la garantie d'accès à la justice.
[Français]
Les Québécois, peu importe la langue parlée, sont peut-être particulièrement vulnérables et sensibles aux questions concernant les matières linguistiques minoritaires.
[Traduction]
Par conséquent, l'abolition du Programme de contestation judiciaire a fait l'objet d'une forte opposition de la part de notre propre province: l'éditorialiste en chef du quotidien La Presse de Montréal, M. André Pratte a dit :
[Français]
Sans l'aide financière du gouvernement, quelle personne, quel groupe pourra débourser les centaines de milliers de dollars nécessaires à la défense d'une cause jusqu'en Cour suprême. Face aux moyens illimités de l'État, le citoyen qui croit ses droits lésés sera démuni. Or, que vaut une charte des droits si les citoyens n'ont pas les moyens de la faire respecter?
[Traduction]
Existe-t-il des questions relatives au fonctionnement et aux procédures du Programme de contestation judiciaire qui doivent être examinées davantage? Possiblement. Il n'appartient pas à l'ACSAQ de juger, mais comme M. Pratte a conclu : « Ottawa a décidé de soigner une grippe en tuant le patient! »
Cela est une façon nonchalante de notre gouvernement national de remplir son rôle solennel à titre de gardien de notre Charte canadienne des droits et libertés.
Pour les parents anglophones à Gaspé, pour les membres anglophones de la commission scolaire au Saguenay, sans oublier un leader de la communauté francophone en Alberta, ce programme est la voie vers la Charte canadienne des droits et libertés. Cette charte est, dans une large mesure, garante de leur avenir.
L'Association des commissions scolaires anglophones du Québec fait appel au comité et au gouvernement d'agir pour le bien. Nous vous demandons de rétablir le Programme de contestation judiciaire.
Merci.
:
Monsieur Bélanger, je crois justement que le gouvernement fédéral n'a pas tous les pouvoirs. Certains pouvoirs viennent du provincial. Les minorités ont surtout besoin de services sociaux, de services en matière d'éducation et de santé.
Le gouvernement fédéral a beau être le meilleur gouvernement au monde, il se peut qu'un gouvernement provincial ne respecte pas les francophones de sa province, comme c'est arrivé dans notre cas.
Par conséquent, nous attendons du gouvernement fédéral qu'il nous aide, d'abord parce qu'il est responsable des minorités, en particulier le Sénat, et ce, grâce au Programme de contestation judiciaire. En outre, nous attendons du gouvernement qu'il tente une médiation ou une certaine correspondance, un échange de lettres, avec les gens de la province concernée.
Je crois que le gouvernement fédéral actuel, M. Harper, tient pour acquis que tout le monde fera comme lui et fera toujours bien attention de ne pas frapper la minorité. Toutefois, c'est le contraire qui se produit. En effet, à l'Île-du-Prince-Édouard et en Alberta, il manque présentement d'écoles françaises. On n'a même pas de bancs, il n'y a rien. L'autre jour, une émission de Radio-Canada en faisait état. Ce qui se passe là-bas n'a pas de bon sens. Le gouvernement de l'Alberta en est justement responsable. Le gouvernement fédéral a la responsabilité de le lui dire et de l'aider. Si le gouvernement provincial ne répond pas, il faut au moins aider ceux qui s'opposeront à ce gouvernement.
Qu'on ne vienne pas me dire que l'argent qu'on prend, c'est le leur; en réalité, c'est notre argent. Et l'argent qu'on dépense, c'est également notre argent. C'est insensé de dire cela, car lorsqu'on se bat contre le gouvernement central, ses représentants arrivent avec une batterie d'avocats.
[Traduction]
Ils n'ont pas seulement un avocat, ils sont représentés par trois, quatre ou cinq avocats devant les tribunaux, et ils ont beaucoup d'argent. Nous avions 12 avocats qui ont vraiment travaillé ensemble, et nous avons choisi M. Caza, ici présent, pour défendre notre cause. Nous n'avions pas suffisamment d'argent pour le payer, mais ce programme nous a aidés.
Il n'y a pas d'autre cause qui nous vienne en tête. Nous sommes dans la capitale du Canada. En Ontario, nous avons la plus grande proportion de francophones à l'extérieur du Québec; la moitié de ce groupe se trouve dans la région d'Ottawa, et nous avons eu la chance d'obtenir de l'argent de ces gens — mais ce n'est pas toujours le cas il y a une cause à Penetanguishene en ce moment, et ils n'ont pas d'argent. Ils ont obtenu gain de cause devant les tribunaux, mais le gouvernement — nous parlons ici du gouvernement du Canada, et plus précisément, du ministère de l'Industrie — ne leur donne toujours pas l'argent dont ils ont besoin. Ils n'ont jamais eu un projet pour les francophones là-bas.
Ces injustices sont parfois créées par le gouvernement fédéral, mais la plupart du temps par les gouvernements provinciaux. Nous avons besoin d'aide. C'est votre responsabilité. C'est votre rôle.
Mesdames et messieurs, bienvenue.
Comme nous, vous avez constaté que le gouvernement conservateur a aboli l'Initiative canadienne sur le bénévolat. Il a modifié le Programme de promotion de la femme pour empêcher le financement de groupes de défense des droits et de groupes faisant du lobby. En outre, il a aboli le Programme de contestation judiciaire.
De notre perspective, nous sommes dans une logique idéologique qui nous conduit dans un monde où dominerait la philosophie darwinienne, et ce, sur les plans social, culturel et économique.
Cela ne vous inquiète-t-il pas?
Je pose la question parce que j'ai bien peur que le gouvernement conservateur ne rétablisse pas ce programme, à moins que nous ne soyons contredits, de notre côté, par des gestes qu'il posera à l'avenir.
Cela dit, qu'entendez-vous faire?