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Merci, monsieur le président.
Bonjour, et merci de m'avoir invité à comparaître aujourd'hui. Je m'appelle Alain Babineau. Je suis un défenseur de l'application de la loi et de la justice sociale. J'ai également plus de 30 ans d'expérience dans le domaine de l'application de la loi, dont 28 ans à la GRC.
[Français]
Je suis ici cet après-midi pour vous parler du racisme systémique et de la discrimination dans les services de police et de ce qui, à mon avis, doit être fait pour purger la profession quant à ces notions.
[Traduction]
Trop souvent, le racisme systémique sévit dans les services de police, et ce, de deux manières différentes. Il y a la manière dont nous fournissons des services de police aux communautés PANDC — les personnes autochtones, noires et de couleur —, et la manière dont les services de police traitent souvent leurs rares agents appartenant à des minorités raciales.
Premièrement, je crois que l'application de la loi protège les fondements de notre société et que chaque action qui en relève touche une vie de manière significative, que ce soit positivement ou négativement. Comme la confiance dans la police définit également la mesure dans laquelle les membres du public considèrent la police comme étant légitime, si la police perd la confiance du public, cela peut compromettre sa capacité et son pouvoir de travailler efficacement.
Deuxièmement, peu importe que la perte de confiance du public dans la police résulte du comportement de ceux qu'on appelle les « pommes pourries » ou de la témérité et de l'apathie de l'organisation à l'égard de ces pommes pourries, je pense qu'il y a un effet négatif sur la confiance que la police inspire, en particulier au sein des communautés les plus vulnérables.
En dépit de la décision rendue en 1999 dans l'affaire R. c. Brown par la Cour supérieure de l'Ontario, qui a identifié le concept de profilage racial — le « Noir au volant » —, et de la reconnaissance judiciaire en 2019 par la Cour suprême de la notion de profilage racial systémique dans l'arrêt R. c. Le, la question du profilage racial par les forces de l'ordre reste sans doute l'un des sujets les plus débattus dans le domaine de la justice pénale aujourd'hui.
La discrimination systémique interne existe depuis des décennies au sein des organisations policières et il est impossible de la combattre si elle n'est pas clairement identifiée. Le sénateur Murray Sinclair a déclaré:
Certaines personnes pensent qu'on dit du racisme qu'il est systémique quand tout le monde dans le système est raciste, alors qu'il n'existe aucun système où tout le monde est raciste.
Il a toutefois apporté une précision:
Le racisme systémique se produit lorsque le système lui-même est basé et fondé sur des croyances, des philosophies et des pensées racistes et qu'il a mis en place des politiques et des pratiques qui forcent littéralement même les personnes non racistes à agir de manière raciste.
En 2019, le rapport annuel du Comité des parlementaires sur la sécurité nationale et le renseignement révélait que ce sont les sous-officiers supérieurs — parmi lesquels sont choisis les futurs officiers — qui montrent le plus de réticence face aux initiatives liées a la diversité et a I'inclusion.
Comme les officiers sont des décideurs et des leaders dans le domaine du maintien de l'ordre, cette information me préoccupe beaucoup. Au cours de mes 30 ans de carrière dans la police, et depuis la mort de George Floyd, j'ai parlé à suffisamment d'officiers PANDC pour savoir que ce que j'ai personnellement vécu et dont j'ai été témoin pendant mon service reflète l'expérience de beaucoup de personnes confrontées à la discrimination systémique au sein de leurs organisations respectives.
Nous devons garder à l'esprit que dans le domaine du maintien de l'ordre, peut-être plus que dans tout autre domaine, il est essentiel de posséder un certain capital social. Dans cette culture, la confiance, les normes et les réseaux approuvés par le groupe dominant et ceux qui détiennent la clé du succès déterminent qui obtient de l'avancement au sein de l'organisation. Par conséquent, faute de représenter une masse critique, les PANDC ont du mal à se constituer un capital social.
[Français]
Pour être juste, je dois dire que, au fil des ans, pour tenter de répondre aux réalités de la diversité, les services de police ont adopté des politiques, des initiatives et des pratiques afin de refléter la représentation communautaire. Cependant, selon mon opinion et celle de nombreux policiers issus de minorités visibles, nous voyons facilement l'écart entre l'adoption de philosophies liées à la diversité et leur réelle mise en œuvre au sein des organisations.
[Traduction]
Bien que certaines plaintes individuelles en matière de droits de la personne contiennent des descriptions de comportements qui reflètent une culture raciste dans le milieu de travail, au cours d'une enquête, on ne relie généralement pas les points et on n'identifie pas un modèle sous-jacent de discrimination systémique.
D'après mon expérience avec la Commission des droits de la personne du Québec, le commissaire à la déontologie policière et la Commission canadienne des droits de la personne, ces organismes sont bien trop souvent incapables d'enquêter de façon significative sur les plaintes de discrimination raciale ou systémique, ou refusent de le faire. Par conséquent, ces organismes perpétuent le problème du racisme systémique dans les services de police.
En ce qui concerne les syndicats de policiers, les agents qui sont des PANDC ne se sont jamais sentis entendus par eux. Par exemple, la toute jeune Fédération de la police nationale représentant les agents de la GRC, qui ne compte pas une seule PANDC au sein de son conseil d'administration, a essentiellement attaqué la commissaire l'été dernier lorsqu'elle a finalement reconnu l'existence du racisme systémique au sein de la GRC.
Cependant, la FPN n'est pas seule. Partout au Canada, les syndicats de police ont rapidement rejeté l'existence de toute forme de discrimination systémique au sein de leurs services particuliers. En conséquence, les agents qui sont des PANDC ont déposé de nombreuses plaintes dans tout le pays.
[Français]
Comme je l'ai mentionné tout au long de mon allocution, la discrimination systémique sur le terrain et les inégalités au sein de la police sont profondément liées à un passé d'exclusion et de préjugés. Dans une optique de lutte contre la discrimination, il est urgent d'examiner les politiques, les pratiques et les comportements susceptibles d'encourager, d'autoriser et de tolérer la discrimination dans toute organisation policière.
[Traduction]
Compte tenu de l'absence d'efforts significatifs dans le domaine de l'équité en matière d'emploi et du maintien de l'ordre, le gouvernement fédéral a maintenant la possibilité de susciter des changements culturels significatifs au sein de la GRC afin qu'elle devienne un exemple à suivre pour tous les autres services de police du pays.
En ce qui concerne le profilage racial, je pense que le gouvernement fédéral doit également prendre les devants et adopter une loi contre le profilage racial. Un projet de loi a été déposé par le NPD en 2005, mais il est finalement mort au feuilleton à cause des élections fédérales.
Mesdames et messieurs, en ce qui concerne l'éradication du racisme systémique dans les services de police, je vous le dis: « Si ce n'est pas maintenant, alors quand? »
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Je suis l'inspecteur Patrick Roy, gestionnaire de l'Équipe mobile d'intervention psychosociale, ou ÉMIP. Je suis accompagné du sergent Éric Roger, sergent superviseur sur le terrain au sein de la même équipe.
Le travail de notre équipe d'intervention sur le terrain est davantage lié à la santé mentale qu'au racisme systémique. Naturellement, il peut y avoir un certain recoupement dans la rue quand les policiers interviennent, mais notre exposé porte, somme toute, sur la santé mentale.
Notre organisation compte quelque 300 employés pour une population de 170 000 personnes. Nous sommes situés à une heure et 15 minutes de Montréal. En 2015, comme toutes les organisations policières au Québec et dans l'ensemble du Canada, j'imagine, nous avons dû faire face à un phénomène émergent sur le terrain en lien avec la santé mentale. Les policiers ont dû affronter cela, alors qu'ils n'étaient ni experts en santé mentale ni travailleurs sociaux.
En parallèle, le Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux de l'Estrie remarquait aussi l'émergence d'une situation problématique dans les rues. En 2015, nous avons donc décidé d'unir les forces du service de police et du milieu hospitalier afin de créer une unité mixte dans chaque véhicule de patrouille, soit un policier patrouilleur généraliste et un travailleur social.
Nous nous sommes inspirés du modèle qui existait déjà au Service de police de la Ville de Montréal à l'époque, soit l'Équipe de soutien aux urgences psychosociales, ÉSUP. En 2015, notre projet s'est mis en branle. Sachez qu'en 2015, nos patrouilleurs passaient chacun sept heures par jour dans les rues à s'occuper de gestion de la santé mentale. À ce moment-là, cet outil devenait un incontournable.
En 2016, l'Équipe mobile d'intervention sociale sous forme mixte, soit un travailleur social et un policier patrouilleur, entre en activité deux soirs par semaine. Cette initiative s'avérant un succès, en 2017, la présence de l'équipe mixte augmente à trois soirs par semaine, puis, en 2018, à quatre soirs par semaine. En 2018, notre organisation s'est rendu compte que nos policiers et policières passaient de 7 à 14 heures par jour — temps-hommes — à la gestion de la santé mentale, malgré l'équipe sur le terrain.
En 2018, nous répondions à environ 1 400 appels par année en lien avec la santé mentale; notre équipe mixte à quatre soirs par semaine répondait à 263 de ces appels. C'est à ce moment-là que nous avons décidé, encore une fois, de prendre un virage organisationnel important et de nommer cinq policiers, cinq ressources à temps plein, à la gestion de la santé mentale, sept jours sur sept, sept soirs sur sept. Les intervenants sociaux sont encore avec nous quatre soirs par semaine. Le reste du temps et des plages horaires, ce sont des policiers et policières qui sont devenus non plus des généralistes, mais des spécialistes en santé mentale.
La mission de l'équipe mixte et de nos policiers et policières est bien simple: favoriser la collaboration multidisciplinaire et soutenir le travail policier lors d'interventions mettant en cause des personnes en crise ou dont l'état mental est perturbé afin de faciliter l'accès de ces personnes à des services adaptés, que ce soit en matière de justice, de santé ou de soutien dans la communauté.
Une fois nos cinq ressources nommées, nous avons établi leurs rôles et leurs responsabilités. Ce ne sont pas des travailleurs sociaux, et le leadership en matière de santé n'appartient pas au service de police; il appartient à la santé. Qu'il s'agisse d'un policier, d'un travailleur social, d'un médecin ou de vous-mêmes dans vos familles, force est d'admettre que le nombre de gens aux prises avec des problèmes de santé mentale ne fait qu'augmenter et nous devons les traiter. Ces gens ne sont pas des suspects pour le milieu policier; ils sont des sujets. Ils deviennent des gens, des hommes et des femmes, que nous devons encadrer au lieu de judiciariser. La judiciarisation n'est pas un levier.
Par conséquent, le rôle de ces policiers, de ces cinq policiers permanents, est de soutenir les agents généralistes dans l'application des lois et des règlements en lien avec les personnes dont l'état mental est perturbé; de s'approprier et de gérer les cas spécifiques récurrents; d'analyser, de planifier et de coordonner toutes les demandes d'intervention liées aux ordonnances de traitement de la Commission d'examen des troubles mentaux ou de divers tribunaux au Québec afin de procéder à l'exécution des ordonnances, de concert avec les travailleurs sociaux.
Ils ont aussi pour rôle de soutenir la gestion des fugues et des disparitions de personnes qui ont des problèmes de santé mentale; de soutenir les divisions de policiers généralistes sur le terrain et la tenue d'enquêtes sur les gens qui sont en situation d'itinérance et qui souffrent d'un problème de santé mentale; d'aider les policiers à obtenir des demandes d'ordonnance pour amener des gens à subir des soins; d'assister les cas lourds sur le territoire de la Ville de Sherbrooke auprès des services de santé; de représenter notre organisation en siégeant à des comités; et de publier des rapports de suivi sur la santé mentale.
L'aspect le plus important de notre organisation,c'est que ces cinq policiers participent au développement de nos policiers généralistes sous la forme d'accompagnement, de mentorat, de formation et de sensibilisation.
Je vais maintenant vous décrire le déroulement d'une intervention à partir du moment où nous recevons un appel. Nous recevons un appel au Centre d'urgence 911, et il y a une confirmation que c'est en lien avec la santé mentale. Nos policiers spécialistes, accompagnés du travailleur social ou non, se déplacent avec nos policiers généralistes vers le lieu indiqué. Une fois que la situation est sécurisée, les policiers généralistes quittent les lieux et les policiers spécialistes s'occupent du suivi et de l'encadrement des sujets. Bien souvent, ces derniers ne sont pas des suspects.
De plus, ces policiers spécialistes sont dûment formés en désescalade et ils connaissent les stratégies de communication. Ils sont formés sur tous les types de problèmes de santé mentale afin de pouvoir les reconnaître, puis d'intervenir. Ils reçoivent aussi une formation sur les drogues et les effets psychotiques. Ils reçoivent des formations de tous les intervenants du milieu de la santé et d'ailleurs, notamment sur les premiers soins en santé mentale, afin de les aider à cibler le type d'intervention.
Enfin, ils participent aux travaux de plusieurs comités, dont un comité provincial sur la santé mentale, un comité en lien avec la santé mentale et le Comité stratégique régional sur l'itinérance. Ils font partie de tous les groupes de discussion.
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Merci, monsieur le président.
Je tiens à remercier les témoins d'être avec nous aujourd'hui.
[Français]
Ma première question s'adressera aux représentants du Service de police de la Ville de Sherbrooke.
Un homme a été tué lors d'une altercation avec la police de Montréal. Il s'agit de M. Sheffield Matthews, un homme de 41 ans décrit par ceux qui le connaissaient comme un père qui avait dépensé presque tout son argent pour ses enfants. Il travaillait dans une résidence pour aînés et il avait connu la pauvreté. Il était considéré comme étant une personne bienveillante, attentionnée et travaillante.
[Traduction]
C'était quelqu'un que beaucoup de personnes venant d'un milieu similaire considéraient comme étant porteur d'espoir. Il traversait une crise au moment où il a été retrouvé par la police ce matin-là, dans Notre-Dame-de-Grâce. Il a été abattu parce qu'on l'a trouvé brandissant un couteau, et je suppose que les policiers qui étaient là se sont sentis menacés.
J'aimerais savoir si vous pouvez nous dire quel serait le protocole dans une telle situation. Quel aurait dû être le protocole permettant de garantir que cet homme innocent — ou quiconque est en général une bonne personne — ne soit pas abattu par des gens qui sont là pour protéger la société et les citoyens? Au lieu qu'il soit tué par la police, qu'est-ce qui aurait dû se passer d'après vous, dans cette situation? Comment pouvons-nous empêcher que de telles situations se répètent?
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C'est une très bonne question.
Je ne peux pas commenter cet événement en particulier, parce que je n'en connais pas tous les détails. La seule chose que je peux vous dire, c'est qu'au Québec, les policiers ne sont pas entraînés pour tuer quelqu'un dans le but de lui sauver la vie. Évidemment, lorsqu'une personne est suicidaire, ce n'est pas le mandat du policier de la tuer pour lui sauver la vie.
Par contre, ce n'est pas plus le mandat du policier de se faire tuer par une personne qui, malheureusement, a des problèmes de santé mentale. Je ne parle pas de cet événement particulier, parce que je n'en ai pas les détails. Cependant, si un policier arrive sur les lieux d'un appel, comme c'est arrivé dans le cas que vous avez mentionné, et qu'une personne ouvre la porte avec un bâton de baseball et fonce sur lui, il devra quand même se défendre avec les outils à sa disposition en fonction de la menace. C'est la notion de dangerosité. Est-ce qu'on le veut? Est-ce qu'on le souhaite? Aucun policier ne souhaite devoir le faire.
Malheureusement, nous sommes parfois appelés à réagir à une agression. D'autres outils pourraient-ils être employés? Ces appels pourraient-ils être acheminés à un travailleur social au lieu d'un policier? Je vous répète que la notion de dangerosité est gérée par les policiers, tandis que la crise et l'aide sont gérées par les services de santé. Si des travailleurs de la santé étaient envoyés sur les lieux directement, ils seraient exposés à des accidents.
Les policiers doivent parfois faire face à des situations où ils n'ont pas le choix d'intervenir pour se protéger eux-mêmes ou pour protéger d'autres personnes d'une agression potentielle de la part d'une personne malade, malheureusement. Au Québec, fondamentalement, un policier n'est pas entraîné pour tuer quelqu'un en tentant de lui sauver la vie.
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Je peux répondre en français ou en anglais.
[Traduction]
Tout d'abord, la GRC est depuis toujours minée par le racisme systémique. Nous pouvons remonter à la « Marche vers l'Ouest ». Nous pouvons remonter aux pensionnats autochtones, à l'activisme des Noirs en Nouvelle-Écosse dans les années 1960, à la sécurité nationale de l’après-11 septembre 2001 et, dernièrement, au profilage racial des Noirs et des Autochtones partout au Canada, alors il n'y a rien de nouveau là-dedans.
Vous pouvez remonter jusqu'en 1941, lorsque deux Néo-Écossais noirs ont demandé à joindre la GRC. Ils ont été perçus comme des problèmes pour la GRC. On leur a proposé de passer l'examen d'entrée, dans l'espoir qu'ils échoueraient. Coïncidence, ils ont échoué à l'examen. Ce n'est que dans les années 1970 que la GRC a accueilli son premier agent noir au sein de l'organisation. Tout au long de l'histoire, il y a eu un schéma systémique indéniable.
Je vais vous donner un exemple rapide. Pendant deux ans et demi, à l'époque où je travaillais à la GRC, j'ai aidé un membre de la GRC qui s'est vu refuser une promotion à trois reprises au sein de la même unité dont il faisait partie depuis 15 ans. La dernière fois qu'on lui a refusé une promotion, cette promotion a été accordée à un blanc que l'officier noir avait formé. Personne dans l'unité n'arrivait à croire que cela se produisait.
Ce qui s'est passé, c'est que nous avons déposé des griefs et avons demandé la divulgation de renseignements. C'est ainsi que nous avons appris que le décideur, dans ce cas particulier, avait été sanctionné pour avoir tenu des propos racistes à l'encontre des Noirs alors qu'il occupait un autre poste. Cette personne avait été nommée à un poste décisionnel au sein d'un conseil de promotion, et un Noir était candidat.
Cette personne était-elle raciste? Je ne sais pas, mais une personne raisonnable penserait que ce décideur n'aurait pas dû faire partie du conseil de promotion en qualité de décideur. Cela fait partie des politiques discriminatoires systémiques que nous devons éradiquer…
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Je vous remercie, monsieur le président.
Je remercie les témoins de leur présence.
Je vais m'adresser à M. Babineau en premier.
Monsieur Babineau, je sais que vous agissez comme analyste des forces de l'ordre. Je vais aller dans la même veine que mon collègue M. Motz, qui parlait plus tôt de la Commission civile d'examen et de traitement des plaintes relatives à la GRC.
Si je comprends bien, le processus n'est pas si indépendant que cela, au bout du compte. Quand une personne du public veut porter plainte, elle transmet sa demande à la Commission, mais celle-ci la renvoie tout de suite à la GRC. C'est à cette étape qu'une étude est faite. Si le plaignant n'est pas satisfait de la réponse de la GRC, ou si la Commission n'est pas satisfaite de la réponse, une seconde étude est entreprise. Cela peut prendre 10 ou 15 mois — et parfois davantage — avant que le plaignant n'obtienne une réponse. Selon vous, le processus devrait-il être plus indépendant?
Compte tenu de ce qui été constaté dans le rapport Bastarache, devrait-il y avoir une instance indépendante également pour les agents de la GRC et les employés victimes d'un préjudice à la GRC?
Comme gestionnaire des plaintes, j'ai traité des plaintes qui nous avaient été renvoyées par le comité externe. Ces plaintes ont fait l'objet d'une enquête à l'interne.
En toute honnêteté, j'ai constaté que les policiers et les membres de la GRC sont souvent plus sévères envers leurs propres collègues que ne le serait un organisme externe. En même temps, il y a cette perception d'indépendance qui doit être maintenue.
J'ajouterais que cela met les policiers qui doivent mener une enquête sur un collègue dans une position précaire, parce qu'éventuellement, il est possible qu'ils se retrouvent à travailler avec ce collègue, et même à être sous son commandement.
Il devrait y avoir un organisme totalement indépendant, un peu comme celui du commissaire à la déontologie policière du Québec ou celui de l'Ontario, qui sont totalement indépendants. La même chose devrait s'appliquer à la GRC.
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Comme je l'ai dit, il y a deux volets.
Le premier volet a trait au profilage racial sous toutes ses formes. Il devrait assurément y avoir une loi fédérale anti-profilage racial à laquelle tous les services de police du pays seraient assujettis, surtout lorsqu'ils veulent obtenir du financement pour des programmes de santé mentale ou pour lutter contre le crime organisé, par exemple.
Les services de police du Québec devraient avoir une politique interne pour contrer le profilage racial et offrir de la formation aux policiers, en plus d'être ouverts à la diversité au sein de leurs effectifs. Cela devrait être essentiel, si les services de police veulent obtenir des fonds fédéraux pour mener leurs opérations. Sinon, il n'y aura pas vraiment de changement sur ce plan.
Le deuxième volet concerne la diversité au sein des services de police. Malheureusement, le Québec est la pire province au pays sur le plan de la diversité; c'est honteux. Encore une fois, il n'y a pas de reddition de comptes à cet égard et il est difficile de recruter des membres de communautés qui se sentent oppressées par les services de police. Il y a donc beaucoup de travail à faire sur le plan du marketing pour inciter des gens de ces communautés à venir travailler dans des services de police qui, traditionnellement, sont de race blanche.
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C'est une question intéressante.
En tant que personne noire, dans toutes les sphères de la vie et dans toutes les organisations, vous êtes quotidiennement soumis à des microagressions. Ce sont les choses avec lesquelles vous apprenez à vivre, mais cela vous marque. Cela peut aller des blagues aux insinuations, en passant par la remise en question d'événements récents dans le but de connaître votre point de vue personnel.
Je vais vous donner rapidement un exemple. Je travaillais alors à l'unité des stupéfiants, à Toronto. Dans ces unités, on joue et on travaille dur. Il faut avoir une bonne carapace pour faire partie de ces unités. Un jour, je me trouvais en pleine réunion de planification d'un projet de lutte contre les stupéfiants dans le secteur Jane and Finch de Toronto, et il y avait là un membre de l'unité qui venait du Nord. Il avait passé un certain nombre d'années dans un poste isolé. C'était la première fois qu'il était en poste à Toronto pour s'occuper de différentes… des communautés noires, par exemple. Il était là, debout dans la pièce, et a affirmé que ces « nègres » étaient exactement comme les « Indiens » du Nord.
C'est le genre d'opinion générale… il tirait une conclusion de son expérience en matière de criminalité dans le Nord. Il devait maintenant s'occuper de la lutte contre la drogue et il considérait ces personnes comme ayant le même type de mentalité que celles auxquelles il avait été exposé dans son précédent poste.
Il a dit cela alors que j'étais juste là. C'était comme si j'étais invisible. Encore une fois, cela fait partie de la façon dont les gens s'expriment. Ils stéréotypent tous ceux qui viennent d'une culture particulière comme étant potentiellement impliqués dans la criminalité. C'est là que réside le problème.
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L'avantage que procurent les programmes de notre équipe mobile d'intervention psychosociale est assurément de prévenir le phénomène des portes tournantes, c'est-à-dire les gens qui entrent dans les hôpitaux et qui en ressortent aussitôt. Ces programmes permettent aussi de mettre au point des interventions policières mieux adaptées aux situations et d'augmenter l'expertise de notre organisation.
Il y a un point très intéressant pour vous. Notre équipe mobile permet d'éviter parfois la judiciarisation des gens et, certainement, leur surjudiciarisation. C'est une plus-value incroyable qu'apporte notre équipe.
De plus, elle maximise les chances qu'une intervention se termine de façon pacifique. Je n'ai pas de chiffres au sujet de l'emploi de la force à vous fournir aujourd'hui, mais je peux vous dire que nos policiers au sein de l'ÉMIP ont effectué à peu près 300 suivis de cas récurrents dans la dernière année. Ce sont assurément des cas pour lesquels notre organisation aurait reçu des appels et qui auraient été gérés par nos patrouilleurs généralistes. Il aurait alors été possible qu'il y ait des confrontations.
Tantôt, quelqu'un m'a posé la question concernant la façon d'éviter cela. Chez nous, chaque intervention évitée en amont auprès de gens qui ont un problème de santé mentale est importante. En faisant à peu près 300 suivis de cas récurrents, nous avons assurément une chance de plus d'éviter l'emploi de la force. Nous sommes convaincus de cela.
Les appels en santé mentale ont doublé depuis 2015. Par contre, nous avons diminué de 30 % les transports par ambulance. Nous évitons les hospitalisations non nécessaires.
En résumé, ce sont des avantages directs que nous constatons.
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Je vais vous parler de mon expérience à la Division Dépôt. Quand j'y ai suivi ma formation, j'étais un des seuls cadets de race noire de la GRC. Dans ma troupe, pendant cette période, j'ai peut-être vu cinq ou six autres cadets de race noire.
Le pire exemple de racisme systémique et explicite que j'ai vu à la Division Dépôt a été le racisme exercé contre les Autochtones. On a vu des troupes d'Autochtones, des troupes spéciales, des gendarmes spéciaux autochtones qui venaient de partout, de différents territoires autochtones, même inuits. Les manifestations de racisme que ces individus ont subies, les commentaires absolument incroyables que ces personnes ont entendus, je peux vous dire que c'était épouvantable. C'est la première fois que j'étais exposé à ce genre de racisme exercé envers les Autochtones.
Je vous donne un autre exemple. J'ai été contacté dernièrement par un cadet qui vient de terminer sa formation à la Division Dépôt, un cadet de race noire qui occupe maintenant son premier emploi. Il m'a parlé de choses très difficiles qu'il a vécues pendant sa formation. Il a entendu beaucoup de commentaires, surtout en ce qui a trait au mouvement Black Lives Matter. On essayait toujours de le défier pour savoir comment il allait réagir. Cela s'est poursuivi dans le cadre de son premier emploi. Ses pairs le surveillent continuellement, parce qu'il est en période de probation; ils veulent voir comment il va réagir en ce qui concerne le mouvement Black Live Matters, entre autres. Alors, 30 ans plus tard, cher monsieur, je peux dire que le racisme systémique existe encore.